Chaque été, la petite commune normande d’Étretat devient le théâtre d’un afflux massif de visiteurs venus admirer ses célèbres falaises. Près d’1,5 million de touristes y affluent chaque année, attirés par un décor naturel spectaculaire rendu célèbre par Monet et les récits d’Arsène Lupin. Mais derrière la carte postale se cache une réalité plus fragile et de plus en plus difficile à gérer. Entre dégradations, insécurité, pression immobilière et projets d’aménagement controversés, Étretat est devenue un symbole des dérives du surtourisme en France.
Une ville sous pression
« Je crois qu’on est la première ville de France si on prend la péréquation entre le nombre d’habitants et les locations. Et ça devient dramatique », alerte André Baillard, maire d’Étretat, au micro de RTL. Les chiffres donnent le vertige : dans cette commune de moins de 1 500 habitants, les meublés touristiques – dont une part importante de logements Airbnb – représenteraient jusqu’à 30 % de l’offre du centre-ville. Le tout dans une ville où les logements disponibles pour les habitants se raréfient, remplacés par des hébergements de courte durée plus rentables.
Face à cette saturation, la start-up Ville de Rêve, spécialisée dans l’analyse des impacts touristiques, a lancé un indicateur baptisé « Touriscore », sur le modèle du Nutriscore alimentaire. Il tient compte de plusieurs facteurs : densité de logements touristiques, proportion de bars et restaurants, et intensité des « nuisances festives ». Étretat y figure parmi les villes les plus touchées de France, aux côtés d’Annecy, Nice ou Cannes. « S’il y a une prépondérance dans le sud-est, le surtourisme est un phénomène national », souligne Jérôme Devouge, fondateur de Ville de Rêve.
Sécurité en péril sur les falaises
L’un des problèmes majeurs posés par cette fréquentation démesurée concerne la sécurité. Chaque année, plusieurs accidents mortels sont recensés sur les sentiers littoraux, notamment au niveau du « Trou à l’Homme », un tunnel creusé dans la roche où certains imprudents se retrouvent piégés par la marée. Le 1er mai dernier, deux adultes et un enfant ont dû être secourus après avoir été encerclés par les eaux.
Face à cette insouciance, la municipalité a pris des mesures fermes. Un arrêté interdit désormais l’accès à certaines plages et chemins, avec à la clé une amende de 135 euros et le remboursement des frais de secours. « Quand les gens font n’importe quoi, ça pénalise aussi les habitants », rappelle le maire. « On a été obligés de prendre un arrêté municipal et préfectoral interdisant le passage d’une plage à l’autre par les galets, parce que les gens ne respectaient ni les horaires de marée, ni les zones de danger, et passaient sous les falaises ».
Les coûts d’intervention sont colossaux. Une opération en hélicoptère peut dépasser les 3 000 euros de l’heure. Le Service départemental d’incendie et de secours de Seine-Maritime envisage même de revoir à la hausse la facturation des secours aux contrevenants.
Un patrimoine naturel menacé
Outre les dangers pour les visiteurs, c’est le site lui-même qui souffre. Le vol de galets, pourtant interdit, reste courant. « Les gens repartent toujours avec les galets de la plage. Ils ne comprennent pas que le galet est un rempart contre les tempêtes », déplore André Baillard. La ville aurait ainsi perdu au moins 20 000 tonnes de galets, selon les estimations de la mairie.
Pour tenter de préserver son littoral, Étretat s’est dotée d’une brigade intercommunale de gardes champêtres en collaboration avec plusieurs communes voisines. Mais les moyens restent limités face à une fréquentation qui ne faiblit pas.
Le projet de parking qui divise
Parmi les réponses proposées figure un projet controversé : la création d’un parking de 800 places, censé résoudre les problèmes de stationnement anarchique qui congestionnent les accès à la ville. Actuellement, un champ fait office de parking sans infrastructure adaptée. « Actuellement, il n’y a pas de toilette, il n’y a pas de poubelle », regrette un riverain sur TF1.
Mais pour de nombreux habitants, ce projet ne ferait qu’aggraver la situation. « Là, c’est 6.000 personnes qui vont passer. Qu’est-ce qu’on fait des falaises ? C’est le surtourisme qui tue Étretat », s’insurge une résidente. Un autre habitant demande que le projet fasse l’objet d’une véritable concertation : « Vous allez tripler le flux et ça, c’est pas acceptable. Donc, on demande vraiment une concertation et discuter avec la communauté urbaine à ce sujet-là ».
De son côté, la présidente du Grand Site Falaises d’Étretat-Côte d’Albâtre défend l’initiative : « Il sera dimensionné pour supprimer toutes les voitures qui sont sur le bas-côté, qui aujourd’hui posent un vrai problème de sécurité pour les personnes elles-mêmes, mais aussi pour les engins de secours qui ne peuvent plus intervenir à Étretat », justifie Florence Thibaudeau Rainot.
Une enquête publique est prévue en août afin de permettre aux habitants de s’exprimer.
Un équilibre difficile à trouver
La situation d’Étretat pose une question plus large : comment concilier préservation des paysages, accueil touristique et qualité de vie des habitants ? Le cas breton du phare du Cap Fréhel, où le parking a été supprimé en 2018, illustre les dilemmes. Si la suppression du stationnement a permis de désengorger le site, elle a aussi pénalisé les personnes âgées ou à mobilité réduite. « Je m’essouffle, ça fait plus loin. Moi, je regrette beaucoup le parking du phare », confie Jocelyne, 87 ans.
À Étretat, comme ailleurs, la réponse ne se trouve sans doute pas dans un seul aménagement, mais dans une stratégie globale de gestion du flux touristique, de sensibilisation des visiteurs et de concertation avec les habitants.
« Ce que je souhaite surtout, c’est un tourisme plus respectueux des lieux », lance André Baillard. Un appel qui résonne bien au-delà des falaises d’Étretat.




