Alors que Majorque accueille chaque année un nombre record de visiteurs, une partie croissante de la population estime que le modèle touristique de l’île a atteint ses limites. En pleine haute saison, des dizaines de milliers de manifestants sont descendus dans les rues de Palma pour réclamer une réduction du nombre de touristes, dénonçant une crise du logement, une dégradation de l’environnement et une qualité de vie en recul.
Des milliers de manifestants dénoncent un modèle à bout de souffle
Le 27 juillet, environ 25 000 personnes ont manifesté dans les rues de Palma, la capitale des Baléares, pour protester contre les conséquences du tourisme de masse. Organisé par le collectif Menys Turisme, Més Vida (« Moins de tourisme, plus de vie »), le rassemblement s’est déroulé sous le slogan « Mallorca at the Brink » (« Majorque au bord du gouffre »), une formule qui traduit le sentiment d’urgence partagé par de nombreux habitants.
Réunis dans le centre-ville avant de défiler jusqu’à la cathédrale, les participants ont appelé les autorités à fixer un plafond au nombre de visiteurs accueillis sur l’île. En choisissant le cœur de la saison estivale pour organiser cette mobilisation, les organisateurs souhaitaient attirer l’attention au moment où la fréquentation touristique atteint son pic, mais aussi interpeller les responsables politiques à un an des prochaines élections régionales.
Les pancartes brandies lors du cortège reflétaient le malaise grandissant : « Majorque est saturée », « Il n’y a plus de place » ou encore « Les touristes rentrez chez vous ». Des graffitis ont également été répertoriés dans les rues. Quelques affrontements avec la police ont également été signalés en marge de la manifestation.
Un record de fréquentation qui accentue les tensions
Destination phare des vacanciers européens, notamment britanniques et allemands, Majorque a accueilli plus de 13 millions de touristes en 2025, un niveau inédit pour cette île de taille relativement modeste. Un nouvel afflux de visiteurs est d’ailleurs attendu à l’occasion de l’éclipse solaire du 12 août.
Pour les collectifs citoyens, cette fréquentation dépasse désormais les capacités du territoire. Ils estiment que le modèle économique développé depuis plusieurs décennies repose sur une croissance devenue incontrôlable et plaident pour une évolution privilégiant la qualité de l’accueil plutôt que l’augmentation constante du nombre de visiteurs.
Une crise du logement qui frappe les habitants
Le logement est devenu le principal symbole des dérives dénoncées par les manifestants. La multiplication des locations touristiques de courte durée réduit fortement l’offre destinée aux résidents et contribue à une flambée des prix.
Selon les estimations relayées par les associations locales, plus de 100 000 logements seraient aujourd’hui consacrés exclusivement aux touristes, qu’ils soient déclarés ou non. À l’échelle des Baléares, les autorités et les associations évoquent également des centaines de milliers de locations saisonnières non réglementées, bien plus nombreuses que les hébergements officiellement enregistrés.
Face à cette situation, de nombreux salariés des secteurs du tourisme, du commerce ou de la santé ne peuvent plus se permettre de louer un logement individuel. Certains se contentent d’une chambre en colocation, tandis que d’autres vivent dans des caravanes, des camping-cars ou des logements particulièrement précaires entre deux journées de travail.
Majorque avait pourtant été pionnière en Espagne en interdisant dès les années 2010 la majorité des locations Airbnb à Palma afin de freiner l’envolée des loyers. Malgré ces restrictions, les annonces de locations saisonnières continuent d’apparaître chaque été et les effets restent limités.
Des infrastructures et un environnement sous pression
Au-delà du logement, les habitants dénoncent une pression croissante sur les ressources de l’île. Les embouteillages, la consommation d’eau, les nuisances sonores, les comportements inappropriés, et la pollution sont régulièrement cités parmi les conséquences directes de la fréquentation touristique.
La baie de Palma concentre également les critiques en raison de l’activité des navires de croisière. Des associations locales estiment que le port figure parmi les plus touchés d’Europe par la pollution générée par ces géants des mers. À certaines périodes, jusqu’à huit paquebots pouvaient accoster en une seule journée.
Les espaces naturels sont eux aussi de plus en plus fragilisés. Avec les réseaux sociaux, des criques et sites autrefois confidentiels sont désormais largement fréquentés, provoquant une augmentation de l’érosion, des déchets, du bruit et de la dégradation des écosystèmes.
Une économie florissante, mais des bénéfices inégalement répartis
Si le tourisme constitue le principal moteur économique de Majorque, de nombreux habitants estiment que les retombées profitent insuffisamment à la population locale. Les emplois liés à l’hôtellerie et à la restauration restent parmi les moins rémunérés d’Espagne, tandis que le coût de la vie, notamment celui du logement, continue de progresser.
Les commerçants traditionnels disparaissent également peu à peu de certains quartiers de Palma, remplacés par des boutiques de souvenirs destinées aux visiteurs. Dans plusieurs stations balnéaires, l’activité s’interrompt presque totalement hors saison, transformant ces secteurs en véritables villes fantômes pendant l’hiver.
Face à ces déséquilibres, certains responsables politiques et associations proposent de nouvelles mesures, comme un encadrement plus strict des achats immobiliers par des non-résidents ou un renforcement des restrictions sur les locations touristiques.
Les habitants réclament un changement de cap
Pour une partie croissante de la population, les mesures déjà engagées, comme l’interdiction des locations touristiques dans certains immeubles résidentiels ou les projets de limitation du nombre de véhicules, ne suffisent plus.
Les manifestants souhaitent une remise en question plus profonde du modèle touristique de l’île. Leur objectif n’est pas de mettre fin au tourisme, pilier de l’économie locale, mais de trouver un équilibre permettant aux habitants de continuer à vivre sur leur territoire tout en préservant les ressources naturelles et la qualité de vie qui font précisément le succès de Majorque auprès des voyageurs.




