Tourisme durable

Santa Maddalena, victime de son succès : l’Italie restreint l’accès à un « spot Instagram »

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Rédigé par Salomé

Dans les Dolomites italiennes, un paysage de carte postale est en train de se transformer en symbole des dérives du tourisme 2.0. Dans la vallée de Funes, au Tyrol du Sud, l’église de Santa Maddalena, encadrée par les pics déchiquetés des Odle, attire désormais une foule de visiteurs venus essentiellement pour une photo Instagram… au point de pousser la commune à instaurer des restrictions inédites dès le mois de mai.


Santa Maddalena, l’église devenue star des réseaux sociaux

Le petit village de Santa Maddalena, niché dans le Val di Funes, était jusqu’à récemment un lieu apprécié pour sa tranquillité et ses randonnées. Mais ces dernières années, son église du XVe siècle est devenue l’un des clichés les plus recherchés d’Europe sur Instagram et TikTok.

La popularité du site ne doit rien au hasard. Selon les autorités locales, l’engouement aurait commencé dès 2005, lorsque l’image de l’église aurait été intégrée sur des cartes SIM distribuées par un opérateur chinois. Plus tard, un autre spot voisin, la montagne Seceda, a connu une explosion de fréquentation après avoir figuré parmi les fonds d’écran de la mise à jour iOS 7 d’Apple en 2013.

Résultat : le phénomène s’est amplifié, attirant des visiteurs parfois uniquement motivés par la photo « parfaite ».

Une fréquentation massive et un tourisme « aller-retour »

À Santa Maddalena, les élus décrivent un tourisme de passage, qualifié de « hit and run » ou « aller-retour » : les visiteurs arrivent, prennent quelques photos et repartent dans l’heure, sans passer la nuit ni consommer localement.

En haute saison, la fréquentation peut atteindre jusqu’à 600 visiteurs par jour, un chiffre déjà difficile à absorber pour une commune dotée d’infrastructures limitées. Certaines estimations évoquent même des pics bien plus importants dans l’ensemble de la vallée à certaines périodes.

Sur place, les conséquences sont bien connues : routes bloquées, parkings saturés, bruit constant, déchets, et intrusions répétées sur des terrains privés.

Le maire du district de Funes, Peter P., a résumé la situation avec un constat direct relayé par les médias : « Les habitants sont à bout ».

Une barrière et des restrictions dès mai pour limiter l’accès

Face à cette pression touristique, et sur l’exemple d’autres destinations touchées par le surtourisme, la commune a décidé d’agir. À partir du mois de mai, et jusqu’en novembre, l’accès à la route menant à l’église de Santa Maddalena sera filtré grâce à une barrière.

Seuls pourront passer :

  • les résidents,
  • les personnes hébergées sur place (hôtels, pensions ou autres logements avec réservation confirmée d’au moins une nuit).

L’objectif est clair : limiter l’accès aux excursionnistes venus uniquement pour la journée, tout en favorisant les visiteurs qui s’installent réellement dans la vallée.

Les touristes logeant dans la zone pourront obtenir un laissez-passer numérique pour circuler.

Parkings imposés, marche obligatoire et hausse des tarifs

Les véhicules des visiteurs à la journée, ainsi que les autocars touristiques, seront interdits d’accès à la partie haute menant à l’église.

Ils devront se garer sur des parkings aménagés à l’entrée de la vallée. Si ces zones atteignent leur capacité maximale, les automobilistes seront contraints de stationner encore plus bas.

Pour rejoindre Santa Maddalena, les visiteurs devront ensuite marcher environ 30 minutes (voire davantage selon le parking). Une navette pourrait être envisagée, notamment pour les personnes ne pouvant pas effectuer cette marche, mais la décision n’est pas encore tranchée.

Le tarif actuel du stationnement est fixé à 4 euros par jour, mais la municipalité prévoit une hausse, jugée nécessaire pour décourager les visites éclair motivées uniquement par une photo.

San Giovanni di Ranui, autre victime du même phénomène

Santa Maddalena n’est pas la seule à subir cette pression. Dans la vallée, l’église de San Giovanni di Ranui est elle aussi devenue un spot photo incontournable.

En 2022, le propriétaire du pré entourant l’église avait déjà tenté de limiter l’afflux en installant un tourniquet payant pour contrôler l’accès à son terrain. Mais l’initiative aurait eu l’effet inverse : elle a attiré encore plus de curieux, renforçant la médiatisation du lieu.

Cet épisode illustre un paradoxe désormais fréquent dans les destinations « instagrammables » : toute tentative de régulation peut devenir un argument viral supplémentaire.

« Ce n’est pas contre le tourisme » : la stratégie du slow travel

Les autorités locales insistent sur un point : il ne s’agit pas d’une politique anti-tourisme. Peter Pernthaler refuse d’ailleurs d’utiliser le mot « surtourisme », estimant qu’il ne reflète pas la réalité du terrain.

Pour lui, le problème n’est pas le tourisme en soi, mais la nécessité de le canaliser pour préserver :

  • la qualité de vie des habitants,
  • la sécurité sur des routes étroites,
  • l’expérience des visiteurs eux-mêmes.

La commune veut encourager une logique de slow tourisme : des séjours plus longs, plus respectueux, davantage tournés vers la randonnée, la nature et l’immersion, plutôt que vers la consommation rapide d’images.

Un enjeu plus large dans les Dolomites… et en Italie

Le cas de Santa Maddalena s’inscrit dans une tendance plus large : partout en Italie, les destinations cherchent à reprendre le contrôle face aux flux touristiques amplifiés par les réseaux sociaux.

Venise a instauré une taxe d’entrée, les Cinque Terre encadrent certains accès, et dans les Dolomites, plusieurs communes peinent à protéger des sites classés au patrimoine mondial de l’UNESCO.

Dans ce contexte, les restrictions annoncées dans le Val di Funes apparaissent comme une réponse préventive, d’autant plus que les habitants redoutent un effet d’accélération à l’approche des Jeux olympiques d’hiver de Cortina. Certaines projections évoquent jusqu’à neuf millions de visiteurs supplémentaires entre 2027 et 2030 dans les régions concernées, dont Bolzano, Belluno ou Trento.

Une décision symbolique contre la « photo rapide »

En restreignant l’accès routier à Santa Maddalena, la commune envoie un message limpide : la montagne n’est pas un décor conçu pour alimenter un fil Instagram.

Désormais, ceux qui veulent admirer l’église devront prendre le temps de la marche, du silence et du paysage. Une manière, pour les autorités locales, de rétablir un équilibre entre attractivité touristique et préservation d’un territoire fragile.

Car dans les Dolomites comme ailleurs, la question se pose de plus en plus frontalement : jusqu’où peut-on laisser un lieu être victime de sa propre beauté ?