Symbole de la bohème parisienne, Montmartre attire depuis toujours peintres, écrivains, cinéastes et voyageurs en quête d’authenticité. Mais derrière la carte postale, le quotidien des habitants vire au cauchemar. De plus en plus nombreux à dénoncer une « disneyfication » du quartier, ils alertent sur un surtourisme qui menace son identité même.
Des habitants excédés
« On en souffre. Ce n’est plus vivable. On se sent dépossédés », résume Anne R., présidente de l’association Vivre à Montmartre. Dans ce quartier de 30 000 habitants, les banderoles de protestation fleurissent aux balcons : « Habitants oubliés », « Laissez vivre les Montmartrois », ou encore « Derrière la carte postale : des habitants maltraités par le maire ».
Olivier B., installé depuis quinze ans, a fini par mettre son appartement en vente. « Je me suis dit que je n’avais pas d’autre choix que de partir, car, comme je suis handicapé, c’est encore plus compliqué quand vous ne pouvez plus prendre votre voiture, quand vous devez appeler un taxi du matin au soir », explique-t-il.
Pour beaucoup, Montmartre n’est plus un village perché mais un parc d’attractions à ciel ouvert, saturé de tuk-tuks, de files pour les selfies et de terrasses de restaurant débordant sur des ruelles pavées.
Le poids des chiffres
En 2024, Paris a accueilli 48,7 millions de visiteurs (+2 % sur un an), soit plus de vingt fois sa population intra-muros. Le Sacré-Cœur est devenu le monument le plus visité du pays, avec 9 à 11 millions de visiteurs annuels, devant la tour Eiffel. Résultat : les commerces de proximité (boucheries, boulangeries, épiceries) disparaissent, remplacés par des glaciers, des boutiques de souvenirs ou des coffee shops calibrés pour Instagram.
Entre Netflix, JO et Airbnb
Le phénomène s’est accentué avec la série Emily in Paris, qui a transformé certains lieux, comme la Maison Rose, en spots incontournables pour influenceurs. « Ils posent leurs pieds sur les murs, salissent tout, c’est devenu incontrôlable », déplore la propriétaire, contrainte d’installer des poteaux pour protéger sa façade.
Les Jeux Olympiques de 2024 et le Tour de France 2025, dont l’ultime étape s’est achevée à Montmartre, ont encore accru la pression médiatique et touristique.
S’ajoute la prolifération des locations de courte durée, notamment via Airbnb. Le 18ᵉ arrondissement est désormais celui qui en compte le plus à Paris. Avec pour conséquence une flambée des loyers, une raréfaction des logements pour les familles et une désertification résidentielle.
Des mesures jugées trop timides
Face au malaise, le maire du 18ᵉ arrondissement, Éric L., appelle à agir : « Il faut libérer de la place, réguler la voiture, encadrer les terrasses, lutter contre Airbnb… Montmartre n’est pas saturé toute la journée, il faut lisser la fréquentation. » La Ville tente également de limiter les locations illégales, mais pour les riverains, les mesures restent insuffisantes.
Un enjeu qui dépasse Paris
La situation montmartroise illustre un phénomène plus large. Venise impose désormais un droit d’entrée, Barcelone limite les croisières, Athènes contingente les accès à l’Acropole. Les urbanistes alertent sur le risque de « villes zombies », où les habitants cèdent la place à un flux ininterrompu de visiteurs.
À Montmartre, le paradoxe est cruel : ce que les touristes viennent chercher, l’âme bohème, les ruelles pavées, l’authenticité, est en train de disparaître sous leurs pas. La question reste entière : Paris saura-t-elle préserver ses quartiers vivants tout en continuant d’accueillir le monde ?




