Les îles Canaries, destination phare des Européens en quête de soleil, se retrouvent à nouveau sous les projecteurs, mais pas pour les raisons habituelles. L’archipel espagnol figure en effet sur la « No List 2026 » de Fodor’s Travel, une sélection annuelle qui met en lumière les destinations où le tourisme exerce une pression jugée insoutenable sur les ressources, les écosystèmes ou la vie locale.
Un archipel saturé par des millions de visiteurs
Avec 7,8 millions de touristes sur les six premiers mois de 2025, et plus de 27 millions de passagers aériens, la fréquentation est en hausse constante. À l’échelle d’un territoire isolé et géographiquement limité, les effets sont visibles. Comme le résume Fodor’s, « la pression augmente » dans les Canaries.
Depuis plusieurs années, les habitants dénoncent un modèle devenu intenable. En mai 2025, des manifestations massives ont eu lieu à Tenerife, Gran Canaria ou Lanzarote, sous la bannière « Les Canaries ont une limite ». Les protestataires alertent sur l’augmentation du coût de la vie, la raréfaction du logement et la dégradation de l’environnement.
Le logement au cœur de la crise
L’essor des locations de courte durée aggrave particulièrement la situation. Les plateformes de type Airbnb ont transformé une partie du parc immobilier. Comme l’explique John Dale B., fondateur du site CanaryGreen.org :
« Les habitants ont commencé à protester parce qu’ils en ont vraiment assez. La circulation est l’un des plus gros problèmes. Ce qui était autrefois un trajet de 40 minutes depuis le nord peut désormais prendre bien plus d’une heure dans chaque sens. Le gouvernement a auparavant modifié la réglementation, permettant aux résidents de louer leurs biens sur Airbnb et Booking.com. Cela a fait grimper les loyers ainsi que la valeur des propriétés. Beaucoup de jeunes trouvent désormais presque impossible de louer ou d’acheter un logement. »
Selon les chercheurs cités dans la presse espagnole, six zones de l’archipel comptent désormais plus de lits touristiques que de lits pour habitants. Et les appartements destinés aux vacances représentent en moyenne huit lits touristiques pour 100 habitants.
Des ressources naturelles sous tension
L’impact ne se limite pas au logement. Les ressources essentielles sont touchées, notamment l’eau. Tenerife a notamment déclaré une situation d’urgence hydrique, un état que les habitants ne perçoivent pas toujours clairement. Comme le souligne encore John Dale B. :
« Honnêtement, sur le terrain, nous ne ressentons absolument pas une “urgence de l’eau”. Les gens se douchent toujours, arrosent les jardins, remplissent les piscines, tout comme d’habitude »
La production locale, elle aussi, est insuffisante pour soutenir la population et les visiteurs. L’agriculture reste marginale : seulement 10 % des terres sont cultivées. Pour la fermière Natalia D., cette dépendance aux importations a un coût écologique et sanitaire :
« Donc, tous ces hôtels et tous ces lieux touristiques consomment des produits venus de l’étranger. Et la seule chose qu’ils nous laissent aux Canaries, c’est leur m**** qui finit dans notre océan. Parce que nous n’avons même pas produit cette nourriture ici. »
Les ONG alertent également sur l’augmentation de la population permanente, souvent composée de nouveaux résidents européens attirés par la douceur du climat. L’ATAN résume ainsi la situation :
« Des ressources essentielles comme l’eau sont également poussées à leurs limites. »
Des mesures en cours… mais des effets encore limités
Pour répondre à la crise, le gouvernement régional a restreint l’usage des nouveaux logements en location touristique, instauré un système de permis et donné aux copropriétés un droit de veto. Des réformes nationales permettent également aux communautés de décider de l’usage touristique des appartements.
Mais sur le terrain, les résultats se font attendre. Comme le résume John Dale Beckley :
« Jusqu’à présent, il n’y a pas eu beaucoup de changements visibles. L’application des règles a été lente, peut-être qu’en 2026 nous commencerons à voir des résultats plus concrets. »
Parallèlement, l’archipel a introduit une éco-taxe pour les visiteurs du parc national du Teide, une mesure destinée à limiter l’impact sur l’un des espaces naturels les plus fragiles.
Les Canaries, emblème mondial de l’overtourisme
Les îles Canaries figurent sur la No List aux côtés de destinations très variées : Antarctique, Mexico City, Montmartre à Paris, Mombasa ou encore la Jungfrau en Suisse. Partout, le fil conducteur est le même : des lieux extraordinaires, mais saturés.
Pour les voyageurs, la mention sur cette liste n’interdit pas le voyage : elle invite à réfléchir aux pratiques, à la saison, aux lieux fréquentés, et à l’impact global du tourisme sur des territoires vulnérables.




