Aux Canaries, l’heure n’est plus à la carte postale. Derrière les plages de sable noir, les eaux cristallines et le soleil éternel, la population gronde. Tandis que les touristes affluent par millions, les habitants, eux, appellent au changement.
Une consultation publique en cours
En réponse à une situation jugée intenable, le gouvernement des Canaries a récemment annoncé une grande consultation publique sur ses lois touristiques, datant de 1995 et 2013. Objectif : moderniser un cadre législatif perçu comme obsolète et inadapté face aux défis actuels, notamment la pression croissante exercée par le tourisme de masse sur les logements, les services publics et l’environnement.
Jessica de León, ministre du Tourisme et de l’Emploi pour les îles Canaries, a précisé : « Ce processus vise à reconnecter la réglementation avec les habitants et les professionnels des îles – pour un tourisme plus équitable, durable et résilient. »
Des protestations qui montent en puissance
Cette initiative institutionnelle survient alors que le mécontentement populaire s’intensifie. Dès le printemps, des milliers d’habitants ont manifesté leur ras-le-bol à travers les îles, dénonçant la précarité croissante et le manque d’action des autorités.
Le mouvement Canarias Tiene Un Límite (Les Canaries ont une limite), très actif dans cette mobilisation, dénonce un modèle touristique qui « ignore les appels des résidents à une réduction du nombre de visiteurs ». Leur message est clair : « Les îles Canaries ne peuvent plus être une toile de fond de carte postale pour le plaisir d’une minorité privilégiée. Nous sommes la voix de ceux qui rejettent le faux progrès au prix d’une précarité généralisée. »
Les manifestations du 18 mai prochain s’annoncent d’ampleur, avec une stratégie revendiquée de confrontation directe dans les zones touristiques les plus fréquentées.
Crise sociale à Tenerife
Sur le terrain, les tensions sont déjà palpables. Lors du week-end de Pâques, des milliers de travailleurs hôteliers de Tenerife, La Palma, La Gomera et El Hierro ont entamé une grève pour dénoncer leurs conditions de travail.
Le syndicat Comisiones Obreras, à l’origine du mouvement, a déclaré : « L’imposition de services minimums constitue une restriction illégitime, disproportionnée et juridiquement insoutenable du droit fondamental à la grève. »
Parmi les voix entendues, celle de Fernando Cambon Solino, jeune travailleur venu à Tenerife : « Tout le monde connaît les Canaries. On vient ici pour profiter du soleil, des plages, des paysages. Mais ce n’est pas la même chose pour ceux qui y travaillent. »
Rodrigo Padilla, journaliste local, est venu soutenir sa mère serveuse : « Ma mère quitte la maison à 6h du matin et met trois ou quatre heures pour aller travailler, puis autant pour rentrer. »
Un modèle touristique à bout de souffle
L’archipel a accueilli environ 18 millions de visiteurs en 2024 – dont 6,3 millions de Britanniques –, un chiffre en hausse constante malgré les protestations. L’activiste Ivan Cerdena Molina, membre du groupe écologiste ATAN, alerte : « En 2023, nous avions 16 millions de touristes, en 2024, 18 millions. En 2025, le chiffre augmente encore. Le gouvernement n’a rien fait ; il a seulement prononcé de belles paroles sans action réelle. »
Et de conclure : « La situation est vraiment critique, personne ne devrait venir passer ses vacances dans une île saturée et congestionnée. C’est simple, il y a trop de monde partout. »
L’activiste résume la position de plus en plus partagée par les habitants : « Si nous pouvons demander quelque chose, ce serait : s’il vous plaît, ne venez pas. Nous n’en pouvons plus. »
Vers un tournant ?
Face à la pression sociale, le gouvernement canarien envisage également de solliciter l’autorisation de l’Union européenne pour limiter l’achat de biens immobiliers par des non-résidents et investisseurs étrangers. Un geste qui viserait à protéger l’accès au logement pour les résidents permanents.
Mais pour les collectifs militants, les réformes doivent aller bien au-delà : « Ce qui vient ensuite sera impossible à ignorer. » Un avertissement qui résonne déjà comme un tournant décisif dans l’histoire touristique des Canaries.




