Connue pour ses criques sauvages et ses eaux émeraude bordant la Méditerranée, Chetaïbi, petite station balnéaire du nord-est de l’Algérie, a récemment fait parler d’elle pour une toute autre raison que son décor idyllique. Au début du mois de juillet, un arrêté municipal interdisant le port de « tenues indécentes » dans l’espace public a provoqué un vif débat, révélant des tensions profondes entre conservatisme religieux, tourisme et libertés individuelles.
Une décision municipale floue… mais ciblée
Le 7 juillet 2025, le maire de Chetaïbi, Layachi Allaoua, signait un arrêté municipal n° /2025 interdisant de « circuler en tenue indécente » dans les rues, quartiers résidentiels et lieux publics de la ville. Un texte vague, mais que de nombreux habitants et vacanciers ont immédiatement interprété comme une interdiction du port du bermuda pour les hommes.
Dans une déclaration sur Facebook, le maire justifiait sa décision :
« Ces tenues estivales dérangent la population, elles vont à l’encontre des valeurs morales et du sens de la décence de notre société », a-t-il écrit, ajoutant :
« La population ne peut plus supporter de voir des étrangers déambuler dans les rues dans des tenues indécentes. »
Réactions vives et pressions politiques
Cette mesure n’a pas tardé à faire réagir, tant sur les plages que sur les réseaux sociaux. De nombreux Algériens venus passer leurs vacances à Chetaïbi ont exprimé leur incompréhension, voire leur colère, face à cette restriction jugée rétrograde. En moins de 48 heures, les autorités de la wilaya d’Annaba ont exigé le retrait du décret. Le maire a donc abrogé son propre arrêté dès le 9 juillet, invoquant non pas des pressions religieuses, mais le souci de préserver « la paix et la tranquillité » des habitants et des visiteurs.
Un climat tendu, reflet de tensions plus larges
Malgré ce rétropédalage, l’incident a ravivé de vieux souvenirs des années 1990, lorsque certaines municipalités dirigées par les islamistes du Front islamique du salut (FIS) tentaient d’imposer un ordre moral strict dans l’espace public.
Aujourd’hui, certains signes de rejet persistent : des voitures immatriculées hors région ont été vandalisées, accompagnées de messages plutôt menaçants incitant les vacanciers à « aller pêcher ailleurs ».
Libertés individuelles en question
Au-delà du simple bermuda, la polémique soulève une question bien plus large : celle du contrôle des comportements individuels au nom des « valeurs locales ». Si plusieurs habitants de Chetaïbi défendent le respect des « bonnes mœurs », d’autres y voient une atteinte directe aux libertés individuelles, dans une société où le conservatisme gagne du terrain.
Le flou du texte officiel – qui se contente d’interdire « les tenues inappropriées » sans les définir – alimente l’inquiétude. Certains redoutent que cette jurisprudence locale ne s’étende à d’autres régions algériennes, y compris la Kabylie, pourtant traditionnellement plus résistante à l’influence religieuse.
Une image touristique écornée
Alors que l’Algérie cherche à dynamiser son tourisme intérieur, ce type d’affaire jette une ombre sur la stratégie nationale. Chetaïbi accueille chaque été des milliers de visiteurs venus chercher un peu de fraîcheur dans ses criques boisées. Mais si l’accueil des touristes est conditionné à des normes vestimentaires floues et changeantes, le risque d’un désamour touristique n’est pas à écarter.
L’affaire du bermuda à Chetaïbi, bien qu’éphémère, révèle un clivage profond entre traditions conservatrices et aspirations modernes. Si le décret a été rapidement annulé, il reste le symbole d’une lutte plus large pour les libertés individuelles, dans une Algérie en quête d’équilibre entre ses valeurs, son histoire et son avenir.




