À Rio de Janeiro, une simple vidéo tournée au drone suffit désormais à attirer des milliers de visiteurs. Dans la favela de Rocinha, cette nouvelle mise en scène touristique, devenue virale sur les réseaux sociaux, illustre à la fois l’évolution du voyage à l’ère numérique et les débats persistants autour du tourisme dans les quartiers populaires.
Une expérience virale née au cœur de Rocinha
Sur les hauteurs de Rocinha, la plus grande favela d’Amérique latine, les touristes patientent parfois plusieurs heures pour vivre une expérience bien particulière. Assis sur une terrasse, face à un panorama spectaculaire, ils sont filmés par un drone qui s’éloigne progressivement, révélant un paysage dense de maisons colorées surplombant l’océan.
Ce format visuel, pensé pour les réseaux sociaux, a rapidement explosé en popularité. Ce qui n’était au départ qu’une initiative locale, expérimentée entre 2021 et 2022, s’est transformé en véritable attraction touristique. Les images, largement diffusées sur Instagram et TikTok, offrent une perspective unique que les smartphones ne peuvent pas reproduire : une vision globale de la favela et de son environnement.
Résultat : la “Porta do Céu”, l’un des points de vue emblématiques, est devenue l’un des décors les plus prisés de Rio.
Un tourisme encadré et source de revenus locaux
Derrière cette tendance se cache une organisation structurée. L’accès à ces prises de vue se fait généralement dans le cadre de visites guidées, proposées par des acteurs locaux. L’objectif affiché est double : sécuriser les visiteurs et valoriser une image différente des favelas, souvent associées à la violence.
Ces circuits incluent la découverte du quartier, de ses ruelles étroites, de ses commerces et de sa vie culturelle. Ils permettent aussi de générer des revenus directs pour les habitants : guides touristiques, pilotes de drones ou encore propriétaires de terrasses participent à cette économie émergente.
Selon les organisateurs, plusieurs centaines d’emplois ont ainsi été créés, offrant de nouvelles perspectives professionnelles dans des zones souvent marquées par la précarité.
Le débat persistant du “tourisme de la pauvreté”
Malgré son succès, cette tendance soulève des critiques. Elle s’inscrit dans un phénomène plus large, souvent désigné sous le nom de “slum tourism”, qui consiste à visiter des quartiers défavorisés.
Les opposants dénoncent une mise en scène qui peut réduire ces territoires à de simples décors visuels. La diffusion massive de ces images sur les réseaux sociaux renforcerait une vision parfois biaisée, où la complexité sociale des favelas est éclipsée au profit d’un contraste esthétique entre pauvreté et paysages spectaculaires.
Ce débat n’est pas nouveau. Dès le XIXᵉ siècle, des pratiques similaires existaient déjà en Europe et aux États-Unis, où des visiteurs parcouraient les quartiers pauvres par curiosité. Aujourd’hui, les réseaux sociaux amplifient considérablement cette dynamique, transformant l’activité touristique en contenu à partager.

Entre valorisation et simplification de la réalité
Pour certains habitants et acteurs locaux, ces visites représentent une opportunité de changer les perceptions et de montrer une autre réalité des favelas, faite de travail, de culture et de solidarité.
Mais des chercheurs et observateurs pointent un risque : celui d’une “romantisation” de la pauvreté. Les visiteurs, concentrés sur l’expérience visuelle, peuvent passer à côté des enjeux sociaux et économiques réels. Dans de nombreux cas, la question de la précarité est peu abordée, ce qui peut conduire à une vision dépolitisée de ces territoires.
Une tendance qui dépasse le Brésil
Comme souvent avec les phénomènes viraux, la “tendance Rocinha” a rapidement franchi les frontières. Au Portugal, elle a été reprise sous une forme différente, notamment par des institutions, des influenceurs et même des organisations publiques.
Des vidéos similaires ont ainsi été réalisées dans plusieurs villes, mettant en scène des monuments, des quartiers historiques ou encore des stades. Le principe reste le même : une prise de vue immersive qui débute au plus près du sujet avant de révéler un paysage plus large grâce au drone.
Ce détournement montre à quel point une simple idée née dans une favela peut devenir un format mondial, adopté bien au-delà de son contexte d’origine.
Le tourisme à l’ère de l’image
Au-delà du cas de Rio, cette tendance illustre une transformation profonde du tourisme. L’expérience ne se limite plus à la découverte d’un lieu : elle est désormais pensée pour être filmée, partagée et commentée en ligne.
Entre opportunités économiques, innovation visuelle et questions éthiques, le succès de ces vidéos au drone révèle les nouvelles attentes des voyageurs… mais aussi les limites d’un tourisme de plus en plus influencé par les réseaux sociaux.




